À Kinshasa, les embouteillages, les inondations récurrentes, l’obstruction des caniveaux et les opérations de curage occupent régulièrement le devant de la scène. Pourtant, derrière ces problèmes visibles se trouve une question beaucoup plus structurelle : comment organiser durablement l’écoulement des eaux dans une agglomération en expansion rapide ?
KINSHASA FACE À SES EAUX : L’URGENCE D’UN SCHÉMA DIRECTEUR D’ASSAINISSEMENT À LA HAUTEUR D’UNE MÉGAPOLE
Pour l’ingénieur géophysicien Guylain Mukasa, CEO de Salima Invest, la réponse passe nécessairement par une planification territoriale fondée sur la topographie, l’hydrologie et la modélisation des réseaux d’assainissement.
LE SCHÉMA DIRECTEUR, UN OUTIL DE PLANIFICATION ESSENTIELContrairement à une idée parfois répandue, un schéma directeur d’assainissement n’est pas simplement une « carte des pentes ». Il s’agit d’un document stratégique et technique qui permet de diagnostiquer les systèmes existants, d’identifier les bassins versants, de planifier les réseaux d’évacuation des eaux pluviales et usées, de définir les ouvrages nécessaires et de programmer les investissements.
La topographie constitue toutefois l’une de ses bases essentielles. Les eaux s’écoulent sous l’effet de la gravité, mais leur trajectoire dépend également de la morphologie du terrain, de la capacité d’infiltration des sols, de l’imperméabilisation des surfaces, des ouvrages existants et de l’intensité des précipitations.
Ainsi, déterminer qu’un secteur doit être drainé vers une rivière ne suffit pas. Les ingénieurs doivent calculer les débits à évacuer, dimensionner les collecteurs, tenir compte des pluies extrêmes et vérifier la capacité hydraulique des exutoires.
UNE VILLE QUI A CHANGÉ D’ÉCHELLEL’affirmation selon laquelle Kinshasa ne disposerait d’« aucun schéma directeur » doit être nuancée. L’histoire urbaine de la capitale montre l’existence de plusieurs documents de planification, notamment le plan Arsac de 1967, le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de 1975 et le Plan de développement urbain de 1985.
Le véritable problème est donc moins l’absence historique de toute planification que l’adéquation des instruments de planification et des infrastructures aux dimensions actuelles de la ville, à son urbanisation rapide et aux nouveaux risques auxquels elle est confrontée.
Les estimations démographiques disponibles varient fortement selon les sources et les périmètres retenus. Certaines projections situent la population de Kinshasa à plus de 20 millions d’habitants en 2026, tandis que d’autres sources donnent des chiffres sensiblement inférieurs. Il est donc préférable, dans un article scientifique, d'éviter de présenter le chiffre de 17 millions comme une donnée incontestable sans préciser sa source et son périmètre.
LE CURAGE NE PEUT PAS REMPLACER LA PLANIFICATIONLe curage des caniveaux demeure nécessaire : un réseau obstrué perd évidemment une partie de sa capacité d'évacuation. Mais le curage, à lui seul, ne constitue pas une politique complète de gestion des eaux pluviales.
Un caniveau correctement entretenu mais mal dimensionné, mal connecté ou dépourvu d’un exutoire fonctionnel ne peut résoudre durablement les problèmes d’inondation.
La question doit donc être abordée à l’échelle du bassin versant urbain : d’où vient l’eau ? Quel volume doit être évacué ? Quel itinéraire emprunte-t-elle ? Où est-elle rejetée ? Quelle est la capacité du réseau en aval ? Existe-t-il des zones d’expansion ou de stockage temporaire ?
C’est cette approche systémique qui permet de passer d’une gestion essentiellement curative à une véritable politique de prévention.
URBANISATION ET COULOIRS D’ÉCOULEMENT : UN ENJEU MAJEURL’urbanisation peut également modifier profondément le fonctionnement naturel d’un bassin versant. La multiplication des surfaces imperméables — routes, bâtiments, parkings et cours bétonnées — réduit l’infiltration et accélère le ruissellement.
Lorsque des constructions occupent des zones naturellement destinées à l’écoulement ou à l’expansion des crues, les conséquences peuvent être importantes : réduction des sections hydrauliques, augmentation des vitesses d’écoulement, érosion, débordements et déplacement du risque vers les quartiers situés en aval.
Il serait toutefois scientifiquement excessif d’attribuer automatiquement chaque inondation à la seule occupation des « chemins naturels de l’eau ». Les précipitations extrêmes, la topographie, la nature des sols, l’état des réseaux, l’entretien des ouvrages et l’évolution de l’occupation du sol interagissent.
KINSHASA COMMENCE À POSER LES BASES D’UN NOUVEAU SCHÉMAUn élément important permet aujourd’hui de relativiser le diagnostic initial : Kinshasa travaille précisément à l’élaboration d’un nouveau Schéma Directeur d’Assainissement Liquide.
Dans le cadre du Projet de Développement Multisectoriel et de Résilience Urbaine de Kinshasa, Kin Elenda, la Cellule d’Exécution des Projets-Eau a organisé en juin 2026 un atelier consacré aux options stratégiques du futur Schéma Directeur d’Assainissement Liquide de Kinshasa. Ce document doit notamment orienter les investissements et les réformes du secteur à l’horizon 2035-2050.
En juillet 2026, un autre atelier a porté sur les orientations stratégiques du Schéma Directeur d’Assainissement Inclusif de Kinshasa, ainsi que sur la gouvernance d’une future station de traitement des boues de vidange.
Ces initiatives montrent que la question soulevée par l’ingénieur Guylain Mukasa est bien réelle, mais qu’elle doit être formulée autrement : Kinshasa a besoin d’accélérer, de renforcer et surtout de mettre effectivement en œuvre une planification intégrée et actualisée de son assainissement.
LE LIDAR ET LA MODÉLISATION : DES OUTILS, PAS UNE SOLUTION MIRACLELa proposition d’utiliser le LiDAR, les drones et les systèmes d’information géographique présente un intérêt technique réel.
Un relevé topographique haute résolution peut produire un modèle numérique de terrain permettant d’identifier avec précision les pentes, les dépressions, les axes préférentiels de ruissellement et les bassins versants. Ces données peuvent ensuite être intégrées dans des modèles hydrologiques et hydrauliques afin de simuler différents scénarios de pluie et d’identifier les points de débordement.
Mais l’affirmation selon laquelle un drone LiDAR pourrait « scanner toute Kinshasa au centimètre près en trois mois » doit être considérée comme une hypothèse de projet et non comme un résultat garanti. La faisabilité dépendrait notamment de la superficie couverte, de la technologie employée, de la résolution recherchée, des conditions météorologiques, de la végétation, de l’accès aux zones à cartographier, du traitement des données et des moyens financiers disponibles.
De même, les modèles hydrauliques ne nécessitent pas simplement « 50 ans de données de pluie ». Ils doivent combiner des données pluviométriques et hydrologiques disponibles, des courbes intensité-durée-fréquence, des scénarios de pluies extrêmes, les caractéristiques des sols, l’occupation du territoire et les paramètres des réseaux existants.
VERS UN « GÉOPORTAIL » DE L’URBANISATION ?L’idée défendue par Guylain Mukasa d’un géoportail urbain mérite, elle aussi, d’être examinée avec intérêt. Un tel outil pourrait réunir les données topographiques, cadastrales, hydrologiques, environnementales et d’urbanisme afin d’aider les autorités à prendre des décisions fondées sur des données géospatiales.
À terme, certaines zones à risque pourraient être identifiées dans les documents d’urbanisme et soumises à des restrictions de construction. Mais une interdiction automatique de bâtir ne peut être décidée par un algorithme seul. Elle doit reposer sur une base légale, des études techniques, une procédure administrative et, lorsque des droits légalement constitués sont affectés, des mécanismes appropriés de protection ou d’indemnisation.
La technologie peut donc éclairer la décision publique, mais elle ne remplace ni le droit, ni l’expertise des ingénieurs, ni la concertation avec les populations.
DE L’URGENCE AU LONG TERMELe débat sur l’assainissement de Kinshasa ne devrait finalement pas opposer le curage des caniveaux à la planification à long terme. Les deux sont complémentaires.
Le curage répond à une urgence opérationnelle. Le schéma directeur répond à une nécessité stratégique. La cartographie LiDAR améliore la connaissance du territoire. La modélisation hydraulique permet d’anticiper les scénarios. La réglementation de l’occupation du sol transforme ces connaissances en règles. Et les investissements permettent enfin de construire les infrastructures nécessaires.
Kinshasa a donc besoin d’une approche intégrée : connaître le territoire, comprendre les écoulements, planifier les réseaux, protéger les zones à risque, contrôler l’urbanisation et entretenir les ouvrages.
Car l’eau ne négocie pas avec l’urbanisation. Elle suit les lois de la gravité, de la topographie et de l’hydrologie. La véritable question n’est donc pas de savoir si l’eau va passer, mais si la ville aura prévu par où elle doit passer.
Analyse inspirée des propositions de l’ingénieur géophysicien Guylain Mukasa, CEO de Salima Invest, dont certaines affirmations techniques ont été reformulées ou nuancées à la lumière des informations disponibles sur la planification urbaine et l’assainissement de Kinshasa.
Serge GATA
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